L'exposition bavarde, et dont on parle, du moment est sans nul doute
This situation de l'artiste Tino Sehgal à la galerie
Marian Goodman.
Le travail de cet artiste se caractérise par des "situations" dans lesquelles des individus jouent un scénario déterminé par l'artiste en fonction d'un contexte précis en interaction avec l'environnement direct, le plus souvent des espaces dévolus à l'art comme la galerie.
Les situations sont activées en permanence et durent le temps de l'exposition de telle sorte qu'il était aisé d'aller et venir dans
This situation, celle que j'ai vu, et de prendre le flux de la conversation en cours.
Sehgal décrit son travail comme des « situations construites », dont les matériaux sont la voix humaine, le langage, le mouvement et l'interaction, sans production d'objet concret.
Devant cette conversation, sans y prendre part moi-même, j'écoute plus ou moins ces personnes qui, tout en exécutant une infime chorégraphie des corps, échangent leurs points de vue sur des sujets philosophiques, politiques, sociaux etc. Ils sont là sans vraiment nous ignorer, nous les visiteurs qui sommes assez nombreux et accueillis par un "Welcome to this situation !" unanime.
Je suis restée 30 mn et personne n'est intervenu dans la conversation exposée.
Du matériau humain, de l'être davantage que des objets. La revue
art 21 consacre d'ailleurs son dernier numéro à un dossier identifiant les "nouvelles" initiatives de la performance.
Parmi les formes récurrentes ces dernières années, la conférence tient une place de choix. Elle est intéressante à juste titre car, sous des aspects a priori rigides, elle recèle une forme bâtarde rêvée permettant des points de rencontres à des disciplines telles que la littérature, le théâtre, les arts plastiques, la danse, la théorie, elle-même travaillée par la conférence etc.
La conférence donc, genre identifié avec lequel il va falloir désormais compter.
Pour en revenir à l'exposition proposée par Tino Sehgal, je suis frappée par le caractère lisse de l'expérience. Je n'ai rien retenu de leur échange et ces personnes me sont apparues comme des objets. Jean-Claude Moineau parle de "Nouveaux zoos humains" dans son texte (en version allégée) publié dans la revue
art 21 précédemment citée.
Les zoos humains, époque coloniale où l'on exposait des gens dans les foires et autres scènes monstrueuses. Dans un autre registre, Loft Story et les plateaux de TV reality alimentent aussi le besoin en images exotiques, en images qui remplissent le vide. Ou bien, les images de webcam diffusées presque en temps réel, à la seule différence qu'elles n'ont pas de prétention artistique ou spectaculaire et que c'est bien l'auteur qui s'exhibe.
Rupture pointée avec la performance historique, Tino Sehgal est absent. Il délègue.
Dans cette exposition des corps, je me souviens d'une expérience menée par La Ribot, Tino Sehgal travaille aussi le champ chorégraphique dans ses expositions, où pendant 3 heures, entièrement nue, la chorégraphe a exécuté une série de performances au milieu du public se déplaçant avec elle dans l'espace. Comme pour Tino Sehgal, chaque performance appartient à une collection et est réactivée selon l'occasion. Mais c'est son propre corps qu'elle met en jeu.
Avec
This situation, il n'y a rien qui nous attache à ces corps, ni leur présence, ni leur parole, rien.
Le texte "Les nouveaux zoos humains" de Jean-Claude Moineau (version intégrale en ligne).