écrire avec Internet : paradoxes, mutations, vertiges
Par Karine, samedi 19 janvier 2008 à 11:41 :: internet :: #34 :: rss
Je suis allée hier soir à une rencontre organisée par remue.net, site de littérature en ligne, autour de la question de l'écriture à l'heure du réseau et des outils numériques. François Bon, auteur du blog le tiers livre, avait convié pour l'occasion André Gunthert et Hubert Guillaud, le premier à l'initiative du blog Actualités de la recherche en histoire visuelle et le second du blog Lafeuille. Beaucoup se connaissaient, le bar marchait bien, l'ambiance était plutôt bonne enfant, le ton était léger. François Bon a commencé à parler. Il s'est mis à l'ordinateur en 1997, dans le monde littéraire c'est un pionnier. Aujourd'hui, Internet est sa page blanche traversée. Le numérique lui permet de traiter le réel, Word est obsolète, il écrit directement en ligne, partout, en voyage, tout le temps, en même temps. Internet le rapproche de sa librairie car il peut fouiller dans les livres avant d'aller voir sur place. Il lit sur Internet ce qu'on ne peut pas aller lire ailleurs. Et non sans provocation à l'adresse d'une salle remplie d'auteurs, il termine en déclarant que la littérature c'est finie. Son intervention fait son effet. Après qu'il soit parti, une jeune femme intervient : elle a peur que son texte troué de liens lui échappe. Comment affirmer sa qualité d'auteur si elle ne peut pas contrôler les mots des pages vers lesquelles elle renvoie ? J'aurais aimé connaître la réponse de François Bon. Quelle naïveté (ou vanité) de croire que l'auteur maîtrise le sens de son texte. Avant même Internet, les œuvres ont toujours été interprétées par les lecteurs et les regardeurs selon leurs propres rapports au monde. L'auteur peut même disparaître, son intention est toujours détournée et tant mieux. François Bon a posté un billet post-soirée que l'on peut lire ici.
Je suis un peu étonnée par son enthousiasme tout terrain. Un pionnier a le recul et l'analyse nécessaires normalement pour appréhender ses outils, il ne se donne pas corps et âme sans négocier. facebook est certes inventif mais de là à lui confier notre identité numérique et du coup envisager exclusivement notre identité sur un mode interfacé... Comme si le hyper-moi était le seul à présent, le super-moi global qui se répend sur le réseau mondial. Outre son blog lafeuille, Hubert Guillaud est également rédacteur en chef de l'excellent InternetActu, site de "[...] veille sur l’innovation dans le domaine des technologies de l’information et de la communication." Son intervention intitulée le livre et la lecture transformés demain s'est concentrée sur le rapport auteur/lecteur et l'œuvre en train de se faire. Ainsi, le livre n'est plus un simple fichier PDF mais une base de données ouverte en prise avec les fluctuations du réel. Le livre est scalable, c'est à dire extensible, recomposé en fonction de nos visites et donc personnalisé. Les sites marchands tel qu'Amazon enregistrent déjà notre parcours et reconfigurent sans cesse nos pages en fonction de nos choix. Le web implicite se base ainsi sur le chemin de l'utilisateur et non plus sur le lien hypertexte décidé par l'auteur. Pour en savoir plus sur le web implicite, lire ici et là. Le livre hors de lui-même suivrait donc les mutations du web. Là encore, la simple transposition du web marchand à l'œuvre me pose problème. N'est-il pas de la responsabilité des artistes de trouver des stratégies pour dévier le flux global ? Rien est esquissé à ce sujet. Enfin, viennent André Gunthert et la place de l'image. Jusqu'à présent, que des mots. L'image s'exprime également comme le texte ou plus justement à la place du texte. Il puise dans YouTube et MySpace pour analyser ces images. Il s'étonne d'ailleurs du manque d'intérêt des sociologues pour ces laboratoires de recherches. Il commence cependant par une anecdote, une petite histoire qui en dit long. Des mots encore. Il a offert à son fils un journal intime pour noël. Ce dernier le remplit chaque jour pendant les vacances. Les vacances finies, il reprend l'école et n'arrive plus à écrire au jour le jour. Il faut que ça s'écrive tout seul, dit-il. C'est à dire comme une photo, conclut André Gunthert. Dans les albums, les photographies remplacent déjà l'écriture de la chronique familiale. Sur le web, une image - photo ou vidéo - est également employée parce qu'écrire avec des mots n'est pas donné à tout le monde. Ainsi, plus le seuil d'accès à un usage est bas, plus l'accès est élevé. C'est le phénomène qu'il observe sur des sites comme YouTube ou Flickr. A la différence de l'album familial , Internet est un espace public. Publier une vidéo d'un mariage, la montrer parmi d'autres images, est une revendication identitaire pour André Gunthert. C'est se mesurer à d'autres images et faire parler son image sans pour autant énoncer une intention déclarative comme le ferait un texte sur la place publique. Présenter et opposer son existence à la face du monde. Illustration : de gauche à droite, André Gunthert, Hubert Guillaud, François Bon et Sébastien Rongier.
Commentaires
1. Le jeudi 24 janvier 2008 à 22:51, par csardas
2. Le vendredi 25 janvier 2008 à 10:27, par André Gunthert
3. Le samedi 26 janvier 2008 à 12:01, par Marie L'Hours
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