Blog de Karine Lebrun

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vendredi 25 avril 2008

Delphine Kreuter

Delphine Kreuter expose en ce moment à la galerie Frédéric Giroux à Paris. Cette artiste a rencontré des gens qui s'exhibent sur Internet. Il s'agit en fait d'hommes qui exercent leurs fantasmes sexuels derrière l'écran. Transgenres, sado-masos, ils avancent masqués et protégés. Selon Delphine Kreuter,
"[...] Le but était de faire apparaître. Une identité, des gestes, une forme, de la liberté, entre autres. Ouvrir des portes dissimulées. Ces messieurs fantasmés, donnés, transformés ; qui se retrouvent, hors norme et hors genre. Protégés, dans un espace-temps posé comme doublure du réel. Avec cette image, comme prison et comme solution de liberté, l’image preuve de l’ampleur de l’être. Révélatrice des identités multiples, transgressées, agrandies. Une image active, sourde, qui ne veut plus rien entendre de l’extérieur, qui en joue et qui s’en moque, toute bruyante. Encore humaine."
Extraire ces personnages d'Internet et les révéler autrement ou tout simplement leur donner un visage aurait été une voie possible, entre autres. Or, les photographies que nous voyons au mur nous renvoient des scènes gentillement pornographiques et des hommes masqués par divers procédés. La démarche aurait été fort intéressante si Delphine Kreuter ne se bornait pas à répéter une situation sans transformer son sujet. On a l'illusion de connaître ces gens, de connaître ces images, de les avoir vues mille fois, tellement notre société est imprégnée de pornographie. Elles sont ici esthétisées et c'est pour cette raison que l'on parle des images de Delphine Kreuter en termes de couleur. Mais à quoi bon vouloir montrer la vie quand elle apparaît plus forte là où ça se passe ?

Image : Delphine Kreuter, Le chien, 2005. Photographie couleur, 114 × 76 cm. Courtesy, galerie Frédéric Giroux. © Delphine Kreuter
Source : Paris Art

jeudi 17 avril 2008

tchatchhh

tchatchhh est mon nouveau blog. Il est vide et encore en chantier pour l'instant. C'est un blog à deux, une réflexion sur la pratique du blogging et mon travail personnel. J'invite quelqu'un à converser avec moi en utilisant l'espace du blog. A chaque publication d’un billet suit une réponse sur le modèle du Potlatch : le don d’une image appelle un contre-don. Une image contre une autre, un son contre un autre etc. Le ton est imposé par mon invité. La conversation s’alimente au fur et à mesure des billets. Je n'abandonne pas pour autant "arts et autres choses" même si je l'ai un peu délaissé ces derniers jours. Ce blog, qui m'a permis de réfléchir à tchatchhh, est une autre expérience, davantage orientée vers l'analyse des faits artistiques.

jeudi 13 mars 2008

billet d'humeur instantané

Après lecture du billet "Le blog, notre gueuloir électronique" publié sur écrans, j'ai envie d'en finir avec les blogs. Pourquoi veulent-ils que cela devienne un genre littéraire ? Pourquoi faut-il que ça finisse comme ça ? Pourquoi Eric Chevillard veut publier ses billets quotidiens dans un livre ? Il les a déjà collé dans le Tigre n°8. A peine commencer (encore que), tout redevient prévisible. Une fois de plus, l'histoire de tout fait son travail de sape. Tout mettre dans un musée, tout muer en genre. Le rhizome ne peut pas faire affaire avec ces pratiques si bien cadrées.

vendredi 15 février 2008

apparaître, paraître, disparaître : pratiques de l'identité numérique

J'ai passé mon mardi après-midi à la cantine. Logé au cœur des grands boulevards à Paris, le lieu est une niche pour les start-up numériques. Je me sens néanmoins à l'aise dans cet endroit cosy à l'ambiance feutrée et studieuse. Je suis venue participer à un atelier organisé par Identités Actives un programme de la FING consacré aux nouvelles pratiques en matière d'identités numériques.
En préambule à ce billet, je tiens à préciser les notions d'usage et d'utilisation que Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages de France Télécom R&D et chercheur associé au centre d’étude des mouvements sociaux de l’EHESS, a très bien explicité dans un article dont je copie un extrait ici :
"La notion d’usage est née de la volonté de sortir de la focalisation sur l’utilisation (on parle également d’utilisabilité) qui avait souvent cours dans la façon d’intégrer l’utilisateur final dans le travail de conception. Alors que l’utilisation fait écho à la dimension fonctionnelle des outils conçus par les ingénieurs, la notion d’usage élargit la relation des personnes aux technologies en portant attention à la manière dont elles les investissent, les pratiquent, y projettent des besoins, des envies, des imaginaires et des références culturelles. Cette approche, en France, a été influencée par Michel de Certeau (L’invention du quotidien, 1980) décrivant la lecture comme un “braconnage” au travers duquel le lecteur, dans son intimité, recompose le texte d’un auteur en introduisant son propre univers. [...]"
Il est indéniable que l'usager a aujourd'hui pris sa revanche sur l'utilisateur d'autrefois. Il n'est plus un élément du programme, il le construit et le ré-invente par la pratique. Cependant, l'expérience de la lecture empruntée à De Certeau n'est plus opérante avec le web 2.0 précisément parce que la lecture est un acte intime alors que le blogging ou les activités assimilées sont publiques. C'est Dominique Cardon lui-même qui me permet de souligner cette différence fondamentale. En effet, il a évoqué dans son exposé oral de mardi après-midi la notion de surveillance interpersonnelle non mentionnée dans la version écrite d'InternetActu.
Pour le sociologue, l'identité numérique est une technique relationnelle que l'individu met à l'épreuve dans les différentes plateformes qu'il pratique. Sur ces plateformes, l'individu gère les informations qu'il veut bien donner de lui-même en fonction de l'espace relationnel. Plus il donne de lui, plus il est visible, plus il se fait des amis. Pour être perçu dans le réseau social, il faut produire des contenus qui deviennent des signes de projection de soi. Le "faire" est valorisé parce qu'il est plus visible que l'"être". Sans actions observables, l'individu n'est pas perçu par les autres. Le bon "facebookien" pour Dominique Cardon est cool, transparent et ouvert. Le bon "ebayeur" que je suis est un payeur rapide et toujours content. J'ai fait un jour la malheureuse expérience d'afficher mon mécontentement au sujet de l'achat d'un objet. Je n'ai récolté qu'une salle réputation et j'ai compris qu'il fallait 100% d'évaluations positives et donc laisser de bonnes appréciations sur les autres ebayeurs pour vendre. Je joue le jeu depuis.

samedi 19 janvier 2008

écrire avec Internet : paradoxes, mutations, vertiges

Je suis allée hier soir à une rencontre organisée par remue.net, site de littérature en ligne, autour de la question de l'écriture à l'heure du réseau et des outils numériques. François Bon, auteur du blog le tiers livre, avait convié pour l'occasion André Gunthert et Hubert Guillaud, le premier à l'initiative du blog Actualités de la recherche en histoire visuelle et le second du blog Lafeuille. Beaucoup se connaissaient, le bar marchait bien, l'ambiance était plutôt bonne enfant, le ton était léger. François Bon a commencé à parler. Il s'est mis à l'ordinateur en 1997, dans le monde littéraire c'est un pionnier. Aujourd'hui, Internet est sa page blanche traversée. Le numérique lui permet de traiter le réel, Word est obsolète, il écrit directement en ligne, partout, en voyage, tout le temps, en même temps. Internet le rapproche de sa librairie car il peut fouiller dans les livres avant d'aller voir sur place. Il lit sur Internet ce qu'on ne peut pas aller lire ailleurs. Et non sans provocation à l'adresse d'une salle remplie d'auteurs, il termine en déclarant que la littérature c'est finie. Son intervention fait son effet. Après qu'il soit parti, une jeune femme intervient : elle a peur que son texte troué de liens lui échappe. Comment affirmer sa qualité d'auteur si elle ne peut pas contrôler les mots des pages vers lesquelles elle renvoie ? J'aurais aimé connaître la réponse de François Bon. Quelle naïveté (ou vanité) de croire que l'auteur maîtrise le sens de son texte. Avant même Internet, les œuvres ont toujours été interprétées par les lecteurs et les regardeurs selon leurs propres rapports au monde. L'auteur peut même disparaître, son intention est toujours détournée et tant mieux. François Bon a posté un billet post-soirée que l'on peut lire ici. Je suis un peu étonnée par son enthousiasme tout terrain. Un pionnier a le recul et l'analyse nécessaires normalement pour appréhender ses outils, il ne se donne pas corps et âme sans négocier. facebook est certes inventif mais de là à lui confier notre identité numérique et du coup envisager exclusivement notre identité sur un mode interfacé... Comme si le hyper-moi était le seul à présent, le super-moi global qui se répend sur le réseau mondial. Outre son blog lafeuille, Hubert Guillaud est également rédacteur en chef de l'excellent InternetActu, site de "[...] veille sur l’innovation dans le domaine des technologies de l’information et de la communication." Son intervention intitulée le livre et la lecture transformés demain s'est concentrée sur le rapport auteur/lecteur et l'œuvre en train de se faire. Ainsi, le livre n'est plus un simple fichier PDF mais une base de données ouverte en prise avec les fluctuations du réel. Le livre est scalable, c'est à dire extensible, recomposé en fonction de nos visites et donc personnalisé. Les sites marchands tel qu'Amazon enregistrent déjà notre parcours et reconfigurent sans cesse nos pages en fonction de nos choix. Le web implicite se base ainsi sur le chemin de l'utilisateur et non plus sur le lien hypertexte décidé par l'auteur. Pour en savoir plus sur le web implicite, lire ici et . Le livre hors de lui-même suivrait donc les mutations du web. Là encore, la simple transposition du web marchand à l'œuvre me pose problème. N'est-il pas de la responsabilité des artistes de trouver des stratégies pour dévier le flux global ? Rien est esquissé à ce sujet. Enfin, viennent André Gunthert et la place de l'image. Jusqu'à présent, que des mots. L'image s'exprime également comme le texte ou plus justement à la place du texte. Il puise dans YouTube et MySpace pour analyser ces images. Il s'étonne d'ailleurs du manque d'intérêt des sociologues pour ces laboratoires de recherches. Il commence cependant par une anecdote, une petite histoire qui en dit long. Des mots encore. Il a offert à son fils un journal intime pour noël. Ce dernier le remplit chaque jour pendant les vacances. Les vacances finies, il reprend l'école et n'arrive plus à écrire au jour le jour. Il faut que ça s'écrive tout seul, dit-il. C'est à dire comme une photo, conclut André Gunthert. Dans les albums, les photographies remplacent déjà l'écriture de la chronique familiale. Sur le web, une image - photo ou vidéo - est également employée parce qu'écrire avec des mots n'est pas donné à tout le monde. Ainsi, plus le seuil d'accès à un usage est bas, plus l'accès est élevé. C'est le phénomène qu'il observe sur des sites comme YouTube ou Flickr. A la différence de l'album familial , Internet est un espace public. Publier une vidéo d'un mariage, la montrer parmi d'autres images, est une revendication identitaire pour André Gunthert. C'est se mesurer à d'autres images et faire parler son image sans pour autant énoncer une intention déclarative comme le ferait un texte sur la place publique. Présenter et opposer son existence à la face du monde.

Illustration : de gauche à droite, André Gunthert, Hubert Guillaud, François Bon et Sébastien Rongier.

mardi 4 décembre 2007

Dailymotion fait son cinéma

Titre original : Dailymotion se paye une toile posté par Marion Kerbœuf sur le blog poptronics. Dailymotion, le site bien connu de partage de vidéos, est invité chaque mois au cinéma des cinéastes pour projeter une sélection de vidéos diffusées sur son site. L'article salue l'initiative, je doute de l'intérêt d'une diffusion sur grand écran.
Comme si Internet était l'anti-chambre de la création ou un simple tube de diffusion dont le but ultime serait d'accéder au grand écran ou dans la collection d'une galerie. Dailymotion dispose déjà de ses propres codes d'élection et d'un public bien plus conséquent : 100 spectateurs présents dans la salle de cinéma contre des milliers sur Internet. Les vidéos les plus créatives sont largement plébiscitées par les internautes, les auteurs reconnus et salués. Enfin, alors que les vidéos sont partagées, copiées et commentées sur Dailymotion, ces usages sont inopérants dans une salle de cinéma. Il semblerait donc que le cinéma impose encore sa dimension auratique malgré un dispositif bien plus stimulant du côté d'Internet. Peut-être serait-il temps aussi d'inventer d'autres modes de diffusion et de circulation des productions plutôt que de s'en remettre aux circuits habituels de toute façon saturés. Que se passe-t-il du côté du cinéma ? Les passerelles vers Internet sont moins évidentes même si l'on parle beaucoup en ce moment du rapprochement vers les univers virtuels. Le travail d'Alain Della Negra et Kaori Kinoshita est en ce sens fondateur. Le cinéma se préoccupe davantage d'un monde de plus en plus filtré par l'esthétique du numérique. La caméra DV modifie l'image et le rapport au monde, plus proche, plus direct, plus réel et en temps réel. Même si les outils évoluent et transforment l'esthétique et le récit des films, les amateurs ont depuis la démocratisation des outils informatiques et l'apparition du "homestudio" initiés des pratiques inventives qui n'ont rien à envier à celles des pros. Nicolas Thély avance même dans un article publié dans la revue n°58 d'ESSE que "le modèle artistique n'est plus une référence." Il affirme dans ce texte que les amateurs n'ont pas connaissance des pratiques artistiques et qu'elles ne sont donc pas des références. Pourtant, les productions amateures ont des qualités plastiques qui n'ont rien à envier à celles des artistes. Il ne s'agit pas de dire que tout le monde est artiste mais bien de "[...]reconsidérer la pratique et les déplacements symboliques opérés habituellement.[...]", en d'autres termes, de repenser l'art à la lumière des pratiques non-artistiques propulsées par Internet.